Broken Angel T.3, verset 23.
Verset 23 :
Le béhémoth de métal poussa un dernier cri plaintif, hurlement de tôles froissées et de circuits grillés. Dans un ultime saut, le séraphin se cabra et tomba dans le vide, entraîné par son propre poids. Comme une goutte d’eau tombée des cieux, le vaisseau alla s’écraser plusieurs centaines de mètres plus bas, jusqu’à ce que sa carcasse ne soit qu’un petit point d’argent. Personne n’aurait survécu à cette chute.
C’est ce que se disait Sephadee en observant la chute du véhicule qui les avait menés jusqu’ici.
Les pattes suspendues dans le vide, Sephadee ne pouvait rien faire d’autre que s’accrocher au cou de son compagnon. Pourvu qu’il tienne le coup, se disait-elle.
-Vous savez ce à quoi je pense, madame ? siffla Méphith le souffle court, honnêtement ?
-Parle, frère…
Sephadee resserra un peu plus son bras autour du cou du jeune soldat.
-Je ne vous fréquente que depuis peu de temps… mais dès l’instant où j’ai été sous vos ordres, j’ai survécu à des missions tellement périlleuses que si jamais je devais les conter un jour à mes petits-enfants, ils n’y croiraient pas.
Ah ! La séquence mélodramatique de toute bonne aventure… On l’attendait celle-là. Profitez !
« Mais de tous ces périples, et avec tout le respect que je vous dois, celui-ci est vraiment le plus agréable.
Sephadee resta silencieuse, se demandant si ses oreilles (ou ce qui en tenait lieu) n’avaient pas sifflées. Avait-elle bien entendu ? Etait-ce vraiment un reproche dont il lui faisait part ? Le ton avec lequel il s’exprimait l’était, mais ses paroles concordaient mal avec.
-« Le plus agréable », répéta Sephadee à mi-voix.
La soldate retourna les mots dans son esprit, essayant d’y capter la possible ironie, ou le quelconque sens qu’ils pouvaient avoir accouplés ensemble dans ce genre de situation.
-Certes, il est vrai que porter une sangheili sur son dos est peut-être une chose agréable pour un mâle, nota Sephadee à voix haute. Surtout lorsque celle-ci porte son armure qui fait deux fois son poids normal. Et d’autant plus agréable lorsque son porteur est en train d’escalader une surface verticale avec peu de prises auxquelles s’accrocher et à plus de cinq cent mètres du sol le plus proche. Oui frère, tu peux t’estimer heureux.
Le silence qui suivit les paroles de la sangheili ne tarda pas à être brisé par le rire de Méphith.
Un rire ?
Etrange d’appeler comme cela ce son guttural et hoquetant qui sortait de la gorge de ce lézard extraterrestre. Jamais aucune oreille humaine n’avait eu l’occasion d’en entendre un, et même Sephadee fut surprise de cette sonorité, elle n’avait jamais entendu rire un de ses semblables. Passé l’âge adulte, le rire était comme devenu inexistant chez elle, elle en avait oublié la douce mélodie.
L’élite avait beau chercher à calmer ce rire nerveux, ses omoplates ne cessaient de s’entrechoquer, faisant valser Sephadee pendue à lui par son seul bras encore valide.
Mais c’est qu’il va lâcher prise à force de se marrer ! Et puis il n’y a rien de drôle !
En effet, la guerrière de l’Alliance n’avait pas dit cela pour rire, elle avait même laissé éclater le trop plein de fatigue qui lui rompait l’échine depuis des lustres lui semblait-il. Fatiguée ? Non, ce n’était pas un mot assez puissant pour décrire cette sensation ; éreintée oui. Les événements s’étaient si vite enchâssés que même un être aussi puissant qu’elle physiquement finissait par craquer nerveusement. Oui, ses nerfs commençaient à lâcher. Ces derniers jours ne lui avait laissé aucun répit pour se reposer, fatiguée, affamée, blessée, son corps avait beau être forgé dans l’acier, il avait aussi ses limites. Son bras gauche, dont les os étaient brisés en de multiples endroits, pouvait témoigner de son état de fatigue. Chaque mouvement qu’elle faisait avec était une torture.
-Ça faisait longtemps…soupira Méphith avec un hoquet.
-De quoi ? l’interrogea Sephadee.
-…que personne ne m’avait fait rire de la sorte…
Il tourna son œil devenu aveugle vers son « colis » et porta sa main au niveau de sa hanche où pendait son épée à énergie. Il pointa le « museau » de l’arme au niveau de ses genoux et l’activa. Les deux lames sortirent de leurs fourreaux comme deux éclairs blancs et creusèrent dans le mur deux larges entailles profondément gravées dans le ciment de l’édifice. Méphith désactiva ses deux lames, puis entreprit d’effectuer la même opération un peu plus haut, juste au-dessus de son crâne, il y creusa deux nouvelles encoches.
Avec l’adresse d’un excellent alpiniste, Méphith prit appui sur les nouvelles prises qu’il avait créé, grimpant un mètre de moins à parcourir avant d’atteindre le sommet.
Depuis le début de leur ascension, ils avaient utilisé cette technique d’escalade improvisée. Sephadee avait eu là une bonne idée d’utiliser le plasma des lames pour créer des prises sur la surface lisse du mur. Mais sur le moment, elle n’avait pas pensé que son bras l’handicaperait à ce point là. Méphith avait donc écopé de plusieurs kilos de lest. Sephadee était un poids qui les ralentissait tous les deux, elle s’en rendait compte et cela la faisait se sentir misérable.
Plus nous perdons de temps à me traîner, moins nous aurons de chance de trouver les Prophètes à temps pour les protéger des brutes…
Se soucier de ceux contre qui elle avait nourri une certaine aversion, les San’Shyuums avaient été ceux qui l’avaient condamné à ce qu’elle était aujourd’hui, risquer sa vie pour les sauver était en dehors de toute logique. Mais non en fin de compte… cela avait une logique… Sephadee avait une raison de les sauver, ils étaient leurs guides spirituels dans la recherche des reliques sacrées, sans eux, l’Alliance cesserait d’exister, le Grand Voyage n’aurait pas lieu, la Rédemption de ses frères non plus. Même si les prophètes étaient la cause de tous ses malheurs, elle avait une raison de mettre sa vie en jeu.
Jusque là, je n’ai fait que suivre mon égoïsme, j’ai continué à combattre pour l’Alliance afin de restaurer mon honneur et retrouver ma place au sein du Grand Voyage… Mais maintenant, je crois avoir compris pourquoi tu as continué à vivre… Toi… pourquoi tu as accepté de vivre en tant qu’Arbiter… tu l’as fait non pas par fierté, non pas pour recouvrer ton honneur perdu… tu l’as fait pour une cause plus noble… tu l’as fait pour nous tous. Pour la race des sangheilis, pour l’Alliance covenante. Tu voulais nous offrir ce que toi tu ne pourrais plus atteindre...
Ce n’est que maintenant que je l’ai compris… mon orgueil m’aura bien aveuglé…
-Tout à l’heure, lorsque tu allais sauter du séraphin…
La respiration de Méphith devint tout à coup plus lente, comme si l’air qu’il respirait était un bloc de glace qu’il avait du mal à ingurgiter.
-…je pense avoir compris le sens de ton acte.
-Ah…
-Au début, je pensais que ce n’était qu’un acte de désespoir devant ce qui allait nous arriver, mais maintenant, avec le recul, je me dis que tu as voulu le faire pour me faire gagner du temps avant que le séraphin ne chute… toi au moins, tu n’hésites pas à sacrifier ta vie pour ce qui te semble juste, tu accomplis ton devoir… l’Alliance a besoin de soldats tels que toi…
La seule réponse de Méphith devant de tels éloges fut un silence, il semblait immobile comme une statue, les yeux baissés sur l’emplacement de ses pattes, même sa respiration avait cessée. Seuls les vents violents qui agitaient ces hauteurs remuaient les soupirs et les cris de la guerre qui se déroulait dans la ville sainte.
-Sephadee, tu…
-…et maintenant que j’ai enfin compris ça, continua-t-elle, je pense qu’il est temps que je fasse mon devoir… à mon tour… pour le bien de l’Alliance… Afin que vous tous puissiez poursuivre le Grand Voyage sans que je sois un frein.
Etrangement, Méphith sentait que l’étreinte qu’elle avait autour de son cou serpentin se faisait de plus en plus faible, comme si elle glissait, aspirée par l’abime sous ses pieds.
-Que les dieux soient cléments avec toi… Méphith…
Elle lâcha prise.
« Adieu…
